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édito à la une
 

Édito du 11 octobre 2014.

En frappant l’État-dit-islamique en Syrie, fait-on le jeu de Bachar El-Assad ?

Dans un communiqué publié le jour où débutaient les opérations américaines contre ceux qui se nomment «État Islamique en Irak et au Levant» (E.I.I.L. ou Da’ech son acronyme en arabe, désigné sous une forme péjorative par «daesh»), le ministère syrien des Affaires étrangères a souligné que Damas avait été informé 24 heures plus tôt par les autorités américaines de leur intention de mener des frappes aériennes sur le territoire syrien contre l’E.I.I.L.

Dans ce même communiqué, la Syrie  s’est montrée disposée à poursuivre le combat contre le terrorisme, dans le cadre du respect de sa souveraineté nationale, indiquant qu’elle continuerait à le faire «en coopération avec les pays directement ou indirectement touchés» par le terrorisme.

Ce nouveau langage n’a pas surpris certains analystes qui, depuis l’annonce de Barack Obama, mettent en garde contre un renforcement du régime de Damas.

Avec pour objectif la destruction de l’E.I.I.L., la coalition internationale rendrait,  de manière indirecte, plus facile la tâche du régime syrien, lui permettant de concentrer ses forces contre les rebelles « dits modérés », lesquels pour mémoire ont le soutien des ÉTATS-UNIS et de l’EUROPE , mais dont le poids , politique et militaire, s’est considérablement affaiblis ces derniers mois.

Les frappes de la coalition internationale contre l’E.I.I.L., auront aussi pour conséquence – à terme- de permettre un repositionnement des troupes de Bachar El Assad dans des zones qui auront été désertées par les forces islamiques. Celui-ci conférant au régime de Damas en place, un gain diplomatique dans les négociations qui ne manqueront pas de se dérouler dans la période du « coup d’après ». Encore faudrait-il que les conditions soient réunies pour ce « coup d’après ». Or, malgré les bombardement des forces aériennes de la coalition, le pari est loin d’être gagné, et ceci pour plusieurs raisons.

En premier lieu, les stratèges savent, que les bombardements contre des cibles en mouvement , ont une efficacité réduite, s’ils ne sont pas coordonnés par des opérations au sol. 

Sur le sol syrien, le conseil militaire supérieur de l’ASL (Armée Syrienne Libre : « rebelles modérés »), a été dissous le 22 septembre 2014 et se trouverait être en voie de restauration ! Ses troupes sont donc pour le moment d’une parfaite inefficacité.Bien sûr, l’Arabie Saoudite a proposé son territoire pour un entraînement de ces « rebelles » parce qu’ils sont sunnites, mais une telle formation nécessiterait plusieurs années et ranimerait à nouveau la confrontation sunnites contre chiites (relire l’édito du 6 juillet 2014,  en cliquant ici ).

Les Kurdes de Syrie, trop peu nombreux et  mal équipés, malgré le support apporté par le PKK auPYD (équivalent syrien du PKK turque), ne pourront pas résister longtemps aux colonnes de l’E.I.I.L. Il n’est que voir ce qui se passe en ce moment à Kobbané, ville kurde syrienne située à quelques kilomètres de la frontière turque.

La Turquie, dont le parlement a adopté le 2 octobre dernier une motion autorisant l’envoi de troupes en Syrie et en Irak pour lutter contre l’E.I.I.L., (dans le cadre de la coalition mise sur pied par les États-Unis), quant à elle, reste passive face à la chute probable de Kobbané, malgré les colonnes blindées qu’elle masse à la frontière. Cette motion serait-elle davantage motivée par le désir de contenir les kurdes en Syrie que par celui de lutter efficacement contre l’E.I.I.L.? 

La Turquie a toujours cultivé l’ambiguïté sur son positionnement vis à vis de l’E.I.I.L, et ceci pour au moins deux raisons : la première part du principe que «tout ce qui affaiblit mon ennemi peut être considéré comme ami». Or, le pouvoir turc (sunnite) souhaite voir partir Bachar El-Assad (chiite), la seconde est que la Turquie bénéficie de l’énorme trafic de pétrole en provenance des installations sous contrôle de l’E.I.I.L., aussi bien en Syrie qu’en Irak. 

Bien que certaines installations (raffineries) aient été anéanties par les bombardements des avions de la coalition, c’est encore d’une rente mensuelle de millions de dollars dont profite l’E.I.I.L, (30 à 40 000 barils lui rapportant au marché noir 1 million de dollars par jour, mis à profit pour renouveler ses stocks d’armements)  

 

 

Dans le grand quotidien turc Hürriyet un journaliste analyse : « On sent bien que l’EI constitue l’élément secondaire de ce texte par rapport au PKK et au PYD. Nous nous trouvons dans une situation où la Turquie ne semble donc pas vouloir totalement abandonner la carte EI, sans pour autant affronter directement le mouvement kurde en Turquie et en Syrie. Il faudra en tout cas un jour faire un choix, mais, dans les circonstances actuelles, cette motion n’est pas en lien direct avec l’EIIL et si d’aventure l’armée turque devait pénétrer dans le territoire syrien, ce ne serait pas pour lutter prioritairement contre l’EIIL »

Cette analyse met bien en évidence le tropisme turc à l’égard du Kurdistan, dont la très large autonomie en Irak n’est pas regardée avec bienveillance par Ankara.

Partant de ce constat, quelles troupes au sol pourraient coordonner les bombardements de la coalition ?

Si on exclut, comme annoncé par les gouvernements de la coalition, les troupes au sol de ladite coalition, ne restent plus que les troupes de Bachar El-Assad !!!

Avouons-le, cela est un comble, -même si missiles et bombes de l’U.S. Air Force frappent aujourd’hui son territoire- et risque de construire une alliance objective de circonstances..

Mais ne serait-ce pas le prix à payer pour éviter, au mieux, une Syrie éclatée, en un mot « libyanisée », et… au pire, la mise en place d’un califat.

 

Jean-Yves Tréguer

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