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édito 1
 

Géostratégie au Levant. On joue à qui perd gagne !

En Irak, la percée des djihadistes de l’ E.I.I.L. (État Islamique en Irak et au Levant), est la partie émergée d’un conflit, à la fois religieux et économique.

Née en Irak, en 2006, sous le vocable d’ État Islamique d’ Irak, incorporant la franchise Al Qaeda en Irak, elle s’est transformée avec le développement du conflit syrien en «État Islamique en Irak et au Levant», essayant du même coup d’effacer les frontières issues des accords Sykes-Picot de 1916 (relatifs au démantèlement de l’Empire Ottoman), et recherchant la mise en place d’un califat. 

Conflit religieux, mais surtout confessionnel, car se joue à l’intérieur de l’islam la suprématie entre Chiites et Sunnites, dont la fracture coïncide avec la ligne de partage entre le monde arabe et le monde perse. Du point de vue géopolitique, l’Irak, majoritairement chiite mais ethniquement arabe et kurde, est à la charnière des mondes chiites et sunnites. 

Dans ce contexte, quels rôles jouent les états du Golfe : Arabie Saoudite, Qatar et dans une moindre mesure Koweït ? 

L’Arabie Saoudite, considérant Nouri Al-Maliki, (premier ministre irakien), comme simple valet de Téhéran, refuse l’envoi d’un Ambassadeur à Bagdad et incite les autres états du Golfe à faire de même. Ce « jeu de rôle », va jusqu’à financer en sous mains les groupes sunnites radicaux, dont ces pays sunnites seront un jour ou l’autre les proies.

Mais la haine du chiite étant primordiale ils soutiennent les djihadistes sunnites, au travers de l’EIIL, contre le régime de Bachar El-Assad, lui-même alaouite (branche du chiisme) et aujourd’hui contre le gouvernement chiite irakien.  

En Irak : le carnage actuel a au moins le “mérite” d’être clair. Si conflits tribaux et identités nationales rivales sont en jeu, (avec les kurdes par exemple), c’est la différence confessionnelle entre Sunnites et Chiites qui cristallise l’essentiel des tensions. Sa stratégie d’orchestration de renversement du régime de Damas, (qui infligerait le cas échéant un revers politique à l’Iran), n’apportant pas, -ou plus-, de résultats, l’Arabie Saoudite (et le Qatar dans une moindre mesure) a compris que les événements d’ Irak lui offraient une nouvelle opportunité. Faute d’un dénouement rapide de ce qui se joue aujourd’hui en Irak, une confrontation directe entre forces saoudiennes et iraniennes semble très improbable, (même si il n’est pas exclu que les « Pasdarans » -Garde Révolutionnaire Iranienne- interviennent directement comme ils le font en Syrie  (certaines sources, font déjà état de l’envoi d’une brigade de forces spéciales iraniennes en Irak).

La jonction des guerres civiles syrienne et irakienne, paraît inévitable, et l’Arabie Saoudite fera tout pour torpiller un accord éventuel sur le dossier du nucléaire iranien entre Américains et Iraniens : se méfiant de plus en plus de Washington, (dont la solidité des liens devient inversement proportionnel aux réserves de gaz de schiste américains), les Saoudiens viennent de rendre public l’achat de missiles chinois capables d’atteindre Téhéran.

La question que l’on doit se poser c’est de savoir jusqu’où -géopolitiquement et financièrement parlant-, Saoudiens et Qatariens sont prêts à aller, et quelles sont les options.

 

En Irak, Nouri Al -Maliki, dispose encore d’une marge de manœuvre pour se maintenir au pouvoir, si l’armée irakienne reprend du terrain à l’EIIL et aux insurgés sunnites. Même dans ces conditions, il sera sous la menace américaine le pressant, suite aux élections législatives d’avril dernier, de constituer un gouvernement d’union nationale (incluant Chiites et Sunnites, dans la mesure où aucun parti n’a la majorité absolue, même si les Chiites restent majoritaires). Il s’agit là d’un levier des Américains dans leurs négociations avec les Iraniens. Mais l’inverse est tout aussi vrai.

 Seule la nomination d’un premier ministre sunnite emportant l’adhésion des insurgés sunnites, coupés de l’EIIL, pourrait modifier la donne, en leur faisant réintégrer le jeu politique . Hypothèse assez invraisemblable, dans la mesure où les Chiites majoritaires dans la population irakienne, n’ont toujours pas, après dix ans, fait leur deuil, ni des années Saddam Hussein, ni de la soumission dont ils furent victimes de la part des Sunnites. 

A l’ouest de l’Irak, l’avancée des djihadistes met la Jordanie sous pression. Le royaume hachémite vient d’ailleurs d’y répondre plaçant ses troupes en alerte sur cette frontière, par crainte d’une contamination du royaume par l’offensive djihadiste en cours en Syrie et en Irak, et du risque de l’arrivée de millions de réfugiés en Jordanie par ses frontières nord et ouest. 

 

Alors me direz vous quel pourrait être le dénouement ? Avec quels acteurs ? 

* Les acteurs sunnites « légitimes », c’est à dire étatiques.

Certains, dans un contexte de printemps arabe, n’arrivent pas à coordonner leurs actions et, dans une politique à courte vue, soufflent sur les braises, obsédés par la survie à la fois de leur modèle dynastique et de leur prééminence religieuse : c’est le cas de l’ Arabie Saoudite et les autres monarchies du Golfe : Qatar, Emirats Arabes Unis, Bahreïn, dont l’action extérieure utilise des réseaux personnalisés et clientélistes incapables de fournir aux Sunnites une représentation politique durable.

D’autres ne sont pas en mesure de jouer leur rôle : comme l’Egypte, – barycentre du monde arabe-, empêtrée dans une transition politique, (en partie voulue par les monarchies du Golfe) ou la Turquie, tiraillée entre laïcité, (héritage de Kemal Atatürk), tropisme islamique et crainte de voir se constituer un état kurde. Elle peine à afficher sa différence dans une zone d’influence arabe, non sans conséquences sur ses frontières. 

* Les acteurs chiites « légitimes », c’est à dire étatiques.

L’Iran, qui a construit et continue de construire de puissants relais institutionnalisés comme le Hezbollah libanais, à l’œuvre en Syrie. Elle est en train de réactiver en Irak, « l’armée du Mahdi ». Commandée par le leader chiite Moqtada Al-Sadr, cette milice chiite, aux ordres du grand Ayatollah Ali Sistani, va s’affronter dans les semaines qui viennent avec les armées de l’EIIL.

La Syrie de Bachar El-Assad, qui a tout intérêt à voir s’étendre ce conflit entre Chiites et Sunnites, pour justifier sa barbarie et prouver que la cible d’origine de sa répression était bien un conflit inter-religieux .  

 

 

 

 

 Les acteurs « occidentaux » (principalement américains)

Ces derniers se trouvent face à un choix problématique.

S’ils aident le gouvernement irakien, ils réduisent en Syrie les possibilités de reprise en main par l’opposition non islamique.

S’ils n’agissent pas, ils laissent la main aux Islamistes, mettant en évidence que leurs valeurs dépendent de leurs intérêts géostratégiques…

A ce conflit interconfessionnel, se superpose un conflit économique, qui est, à mon sens, le nœud du problème.

 Pour les « pétromonarchies » du Golfe, il n’est pas question de laisser l’Irak (2ème réserve mondiale de pétrole) aux mains d’un pouvoir chiite, contrôlé par l’Iran. De même, il est hors de question de laisser Bachar El-Assad et ses partenaires iraniens prendre le contrôle des réserves offshore des côtes syriennes et libanaises. Ceci est d’autant plus vrai que les Etats-Unis deviennent exportateurs de pétrole brut et que pour les « pétromonarchies », ‘il va bien falloir contrôler les réserves pour en contrôler les cours, et faire perdurer «la rente».

Jean-Yves Tréguer

juillet 2014

 

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